Les gardiens du lieu – Partie 1 : Vivre avec sept grands anciens

Anciens chênes et merisier jeunôt

21 janvier 2026, fin de journée.

« Si vous voulez prendre soin de vos arbres, vraiment, laissez-les tranquilles. »

CM arrive avec une petite demi-heure de retard sur la colline. Un peu échevelé, doux, énergique, moins baraqué que je l'imaginais. Miramon l'accueille avec un spectaculaire feu d'artifices crépusculaire de nuages, de dorures et de lumière, l'horizon nord se nimbant même d'un incroyable début d'arc-en-ciel, comme une cascade iridescente.

Mais lui n'a d'yeux que pour les sept chênes qui se trouvent là, depuis au moins un siècle ou deux selon ses estimations. « Nous, on disparaîtra, mais eux ils resteront bien après nous - en tout cas il faut l'espérer pour la Terre. »

Il arpente le terrain, le regard en l'air, palpe les troncs avec respect, lit les architectures et les chemins de vie de ces grands anciens, attentif aux signes. Pointe du doigt ici une branche cassée, là un lierre qui finira par étouffer l'un des chênes si on ne le taille pas - « mais le lierre n'est pas mauvais : il apporte beaucoup de fraîcheur à l'arbre en été ! » Évoque des générations de vaches venues se frotter aux troncs ; nous explique la profonde intelligence des arbres face à l'attaque des champignons ; maudit les rotofils qui ont dû entailler ces écorces. Se résoud à nous résumer en vitesse les interactions si complexes reliant ces arbres, entre eux et avec les autres êtres vivants qui les entourent en ce lieu. À tel point que même un arbre malade et chétif peut jouer un rôle clé envers les autres.

« Un bon élagueur, vous savez, il touche le moins possible aux arbres. »

Se plante à l'emplacement où nos quelques bambous dessinent au sol l'implantation de la maison, à une quinzaine de mètres des chênes. « Vous êtes déjà à une distance raisonnable, mais si celui-ci tombe de tout son long, les branches faîtières peuvent encore atteindre la maison sur cinq ou six mètres. » Dans son regard, comme un regret mêlé d'une pointe de fatalisme. « Je ne me fais pas trop de souci pour celui-ci. Mais le risque zéro n'existe pas. » Et quand on lui demande s'il est envisageable de couper ces branches, il secoue la tête. « Pas si c'est un chêne, et que vous voulez en prendre soin. » Sur ça, on le rassure : c'est une de nos priorités.

Chacun des côtés de notre terrain est en prise à des problématiques bien particulières. Le côté nord est celui donnant directement sur la maison d'Émilie, notre voisine ; c'est aussi le côté où nous avons dû sacrifier un peu de terrain par la création d'une servitude de passage, permettant de garantir au propriétaire du terrain d'en-dessous qu'il conserverait l'accès à son terrain avec son grand tracteur. Condition sine qua non pour que de notre côté, nous puissions créer sur son terrain une très inutile servitude de canalisation pour l'exutoire de la fosse septique qu'on s'est vu·es obligé·es de mentionner sur notre permis de construire... alors qu'on a d'autres idées en tête – mais on y reviendra dans un autre article.

Le côté est est le plus en contrebas, vu sa pente : le coin sud-est est 13 mètres plus bas que le coin nord-ouest. C'est le côté le plus ouvert et dégagé, ouvrant au regard toute une partie du piémont et des Pyrénées, mais aussi dévoilant une énorme ferme de production laitière à deux ou trois kilomètres, d'une laideur désolante. Plus immédiatement, c'est aussi le côté qui donne sur le champ où cet autre voisin fait son foin, et d'où part la ligne imaginaire de cette autre servitude, droit vers la forêt située de l'autre côté du champ. Il paraît que s'y trouve un ruisseau, dont on n'a pas encore fait la connaissance, car il faut escalader une clôture de barbelés au milieu des bois pour y accéder... De toute évidence, c'est de cette direction que proviendront la majorité des animaux sauvages qui pourraient vouloir visiter notre jardin, et peut-être croquer quelques poules ou légumes, selon les goûts. C'est pourquoi on envisage d'y planter une haie défensive, mais aussi d'y laisser une haie sèche comme refuge pour de nombreux oiseaux et petits mammifères.

Le côté sud est celui donnant sur la parcelle de Bernard, jumelle de la nôtre. C'est le côté qu'on devra s'assurer de garder aussi ouvert que possible, afin de bénéficier d'un maximum de lumière et de chaleur dans la maison en hiver, et sur le potager en mi-saison, notamment au vu de la construction d'une nouvelle maison qui s'y prépare. Cette maison sera sans doute mise en location, ce qui implique des relations de voisinage encore incertaines.

Enfin, le côté ouest est celui où se dressent les sept grands chênes. C'est celui qui concentre le plus d'enjeux et de tensions stimulantes... En effet, on se trouve là au sommet de la crête, le seul endroit où l'on trouve quelques zones à peu près plates sur notre terrain – sous les branches des arbres. C'est aussi là que passe la petite route, en bordure de la parcelle, juste derrière : c'est donc un espace de passage, posant la question de comment se protéger éventuellement des regards. S'y posent aussi très fortement les questions de la lumière, et des intempéries. D'un côté, les chênes créent une barrière naturelle au vent d'ouest, très dominant et qui aime à souffler fort sur Miramon, et donc un écran à la pluie qui vient par là ; de telle sorte qu'il paraît sensé de planter une haie brise-vent, derrière les arbres, pour renforcer encore cette fonction et protéger davantage la maison. Par ailleurs, les arbres vont sans doute apporter une ombre et une fraîcheur très bienvenues contre le soleil de l'été, aux heures les plus chaudes de la journée. Mais d'un autre côté, les arbres vont aussi avoir tendance à plonger la maison dans l'ombre à la mi-saison, alors même que les températures auront fraîchi – et en hiver, il faudra trouver un compromis entre nous protéger du vent et de la pluie, et laisser passer le soleil...

Ce côté ouest est donc un joli problème à explorer ! Et bien entendu, il reste la problématique de tempêtes éventuelles, qui pourraient malmener les chênes, occasionnant des chutes de branches... voire pire. Comment coexister respectueusement avec eux, dont la présence a tant fait pour nous convaincre de venir nous installer ici ? Comment les aimer et en prendre soin, tout en gardant à l'esprit les aléas d'un climat de plus en plus volatile et imprévisible ?

C'est pour répondre à ces questions que nous faisons appel à CM, grimpeur-élagueur, de toute évidence un homme passionné par son travail. « Il faut l'être quand on grimpe, sinon on arrête tout de suite. » Il évoque la possibilité de mettre en place un hauban, c'est-à-dire une sorte de ceinture de sécurité, autour des branches les plus imposantes de l'arbre le plus haut. Il nous dit aussi qu'il aura besoin de plus de temps pour aller visiter chacun d'eux, ce que je l'imagine faire avec le doigté, et l'attention à l'au-delà du visible, d'un vieux médecin chinois, pour mieux s'assurer de leur état de santé. « Y'a du mail, y'a du mail. » C'est-à-dire du boulot ! A-t-il du temps ces prochaines semaines ? « Ces prochaines semaines ?! Pfff ! » Réaction habituelle des artisans que nous rencontrons. On comprend qu'il faudra sans doute attendre l'été pour effectuer le diagnostic.

En attendant, on fait déjà appel à lui pour nous aider à raccourcir deux petites branches, qui gênent la première étape concrète de nos travaux : l'installation d'un container maritime, prévue pour dix jours plus tard. Il nous envoie un devis, qu'on accepte, et il nous promet qu'il se dégagera du temps pour venir.

Malheureusement, les choses ne se passent pas comme prévu : le jour J, on découvre qu'il n'est pas passé... ce qui nous met dans une jolie panade (comme on l'a décrit dans un autre texte). Plus tard, il s'excusera, et nous expliquera avoir eu des problèmes de téléphone. Amoureux des arbres, oui, mais peut-être un peu trop dispersé... Il viendra tout de même couper les deux branches qu'il s'était engagé à tailler, en nous faisant une fleur avec le tarif.