L'élagueur, le container, et la comtesse de Courtefesse
C'est notre premier chantier. Une petite mise en jambes. Au menu de ce vendredi matin : RDV avec un terrassier à 8h30 sur le terrain ; caravane livrée vers 9h ; puis livraison du container à 10h30. Rien que ça ! What could possibly go wrong?
Heureusement, tout est parfaitement prévu, minuté et programmé. L'élagueur nous a assuré qu'il passerait mardi ou mercredi pour couper trois branches des deux grands chênes gardant le coin sud-ouest du terrain. Le patron de l'entreprise de containers a bien insisté - impossible pour le camion-grue de décharger s'il y a des branchages dans le passage. On confirme plusieurs fois avec l'élagueur qu'il effectuera ce « relevage » dans les temps, aucun souci.
Mais depuis deux jours, plus de nouvelles de lui. On l'appelle, on lui laisse des messages, pas de retours. Mauvais pressentiment. En quittant la maison un peu avant l'aube, on embarque une échelle au cas où.
Vendredi matin, 8h. Comme le ciel rosit sur les Pyrénées, arrivée sur le terrain. Les branches : pas coupées. Légère angoisse – mais on se dit qu'on a deux heures pour trouver une solution. Sauf que l'échelle est trop courte. Sauf que l'élagueur ne décroche toujours pas. Sauf que... « Bonjour, je suis arrivé au début de votre chemin. » Le livreur de containers, qui a deux heures d'avance, avec son énorme camtar. Il confirme que les branches sont un souci. La panique commence à poindre : si on le fait revenir plus tard, on devra payer une nouvelle livraison, qui coûte presque aussi cher que le container. Et il est pressé : une autre livraison à faire ce matin.
Frénésie de coups de téléphone – mais personne aux alentours avec les cordes, la tronçonneuse, et le savoir-faire pour grimper à 8 mètres de hauteur et nous couper ces branches. Le terrassier débarque, nous trouve en pleine cellule de crise improvisée, s'en va l'air pas content.
Finalement, une lueur d'espoir. Le livreur nous prend en pitié. Jaugeant l'espace entre les deux chênes, il veut bien tenter le coup, mais sans garantie de succès. Il s'empare de sa télécommande, et c'est parti. S'ensuit une délicate chorégraphie de grue, pour éviter d'emporter les fils téléphoniques, et zigzaguer entre les arbres. Mais rapidement, blocage : l'une des branches résiste trop, et pourrait endommager la grue. Dorian se porte volontaire pour grimper sur le container, armé d'une petite scie d'élagage. Après un bon petit moment de lutte contre le bois récalcitrant, et deux branches coupées, le déchargement peut recommencer. Au prix de deux autres branches cassées sur l'arbre d'à côté, le lourd container finit par être posé sur les parpaings qu'on dispose comme on peut au sol. Et miracle : la porte s'ouvre, ce qui signifie qu'il est d'aplomb ! On va pouvoir commencer à stocker notre matos de construction, nos meubles, et tous nos cartons.
À peine le temps de souffler que débarque notre vendeur de caravane. En retard, lui... béni soit-il. Il la gare sous l'un des chênes épargnés, nous montre comment la stabiliser, et file.
Étourdi.es, un peu épuisé.es, on souffle. On demande pardon aux arbres de les avoir malmenés. Et on déguste notre première pomme dans cette caravane qui va devenir notre nouveau chez-nous, le temps des travaux.
En l'espace d'une matinée, voici Miramon transformé. Deux grosses boîtes d'environ 6 mètres par 2,4 chacune viennent de surgir sur le terrain, incarnation de mondes pas si lointains : l'une, métal rouge sombre, un peu cabossée, qui a sans doute fait le tour du monde plusieurs fois sur les voies marines du capitalisme mondialisé ; et l'autre, métal et plastique couleur blanche à dorures un peu bling-bling, qui a elle aussi pas mal roulé sa bosse sur les chemins terrestres des gens du voyage. Cette dernière a désormais un nom, qui convient à son look d'aristocrate ruinée (*) : Madame la Comtesse de Courtefesse – d'après le nom charmant du quartier de Courtefesse, commune d'Ambarès-et-Lagrave, où nous avons fait sa connaissance.
(Pour le container, on hésite encore. Mais on connait au moins ses initiales, immanquables : « GVC » comme... Givenchy ?)
Leçons du jour :
- même si ça arrangerait telle ou telle personne, ne jamais accepter de programmer plus d'un rendez-vous important par matinée ;
- ne pas croire sur parole telle ou telle personne qui promet de faire quelque chose si on ne la connaît pas encore, même si elle a l'air sincère et sympathique ;
- il est temps de s’équipper d’une corde, et d’apprendre la grimpe d’arbres en mode écureuil ! Il paraît que ça peut servir...
(*) Ou, selon les avis, son allure de gogo-dancer vieillissante, malmenée par la vie, et qui a fumé un peu trop de cigarettes.
POST-SCRIPTUM : UN DIALOGUE
Pendant que Dorian s'affairait au-dessus de nous, coupant des branches, le livreur m'a demandé : « Il fait quoi votre mari ? » Je lui ai répondu qu'il était chercheur en sociologie. « Ah, ça explique tout. Je trouvais qu'il n'avait pas l'air très manuel. Alors c'est un poète ! » Sa plaisanterie m'a fait réaliser qu'aucun de nous deux n'avait beaucoup d'expérience dans le domaine du travail manuel, en particulier dans la construction. Les machines colossales nécessaires à la construction m'ont toujours semblé moins fiables que les mains humaines. Avant cette expérience, je ne comprenais pas comment une boîte en fer de deux tonnes pouvait être descendue avec précision à l'endroit voulu. Il est clair que je n'avais jamais visité de port maritime ni observé de près la construction d'un gratte-ciel. J'ai passé toute ma vie à éviter toute interaction avec ces machines gigantesques, c'est pas étonnant que je suis devenue pépiniériste, l'un des métiers les plus tranquilles du monde.
Dorian a réussi à couper la branche et le conteneur a repris sa descente. En dessous, nous avons tâtonné avec les parpaings préparés à l'avance, essayant de les positionner pour un atterrissage à niveau. Inexpérimentés, nous avons placé les blocs à l'envers. Le livreur a soupiré et nous a donné des instructions : « Il faut les tourner dans l'autre sens pour qu'ils puissent supporter le poids, sinon le container va les écraser. »
Finalement, dans un bruit sourd, le conteneur s'est mis en place. Nous sommes allé.es remercier le livreur, qui a alors demandé à Dorian : « Alors vous êtes chercheur ? Vous cherchez quoi ? »
Dorian : « Je fais des recherches en sociologie. »
Livreur : « La sociologie ? Je n'ai pas fait beaucoup d'études. Qu'est-ce c'est ? »
Dorian : « C'est l'étude du fonctionnement de la société. »
Livreur : « Et alors, elle fonctionne bien ? »
Dorian : « Elle a pas mal de problèmes. »
Livreur : « Et si on commençait par se débarrasser de tous les politichiens ? »
Dorian : « Je ne sais pas. Je pense que certains partent avec de bonnes intentions, mais le système politique finit par les corrompre. D'autres sont juste des psychopathes. »
Le livreur ne répondit pas, apparemment satisfait de la réponse. Il monta dans son camion, retira ses chaussures et les posa sur les marches comme s'il entrait dans un salon. Après nous avoir demandé l'itinéraire pour sa prochaine destination, il démarra.


