D'une colline à l'autre

D'une colline à l'autre

Ce dimanche 9 novembre 2025, on est allé·es sur la colline de Miramon. Franc soleil, ciel bleu, vent d'automne. Sur la route depuis Sainte-Colome, on apercevait les premières neiges coiffant quelques sommets, et de nombreuses brebis sur les pentes vertes. Membres de l'expédition : Mayuan, Papa, Maman, Ninon, et moi.

Ce jour-là, j'ai fêté mon quarantième anniversaire. C'est d'ailleurs à cette occasion que Pa et Ma sont venu.es nous rendre visite, le temps d'un week-end. Au programme : ripaille dans quelques bons restos, déambulation dans les rues tranquilles d'Arudy, et donc, une balade sur le terrain où Mayuan et moi avons notre projet de maison en paille. Première fois pour elleux de découvrir ce lieu - les sept chênes imposants qui veillent sur lui depuis quelques siècles ; le jeune merisier enlacé tendrement avec le plus vénérable de ces grands anciens, écorce brillante et argentée contre écorce rugueuse et crevassée ; quelques frênes entreprenants et têtus ; un peu partout sur la crête, les beaux galets légués par une rivière ancestrale ; la longue ligne d'horizon à l'est, qui s'élève des plaines à perte de vue pour former le piémont, jusqu'à devenir montagnes ; le petit bois en contrebas ; plus loin, les bâtiments de la grande fromagerie, dont on va devoir apprendre à faire abstraction - tout comme l'antenne 5G côté ouest, à quelques centaines de mètres... Au moins on devrait pouvoir rester relié.es au reste du monde sans dépendre de lignes téléphoniques à la merci des orages.

Mas de l'Aiglière, 1987

Une colline dans le Gard, 1987

Il y a environ trente-huit ans, Pa, Ma et moi avons emménagé sur une autre colline, dans une région bien différente. Une colline au fin fond de la garrigue gardoise, entourée de forêt méditerranéenne, en bordure de la vallée de la Cèze. C'est que j'ai eu l'immense chance de grandir, aux côtés de mon frère Lloyd, au milieu des chênes verts et blancs, des arbousiers, des cades et des genévriers, de quelques chataîgniers et pins noirs, d'oliviers, de figuiers, d'amandiers et de cyprès, sans oublier le tilleul de Granddad et le fier mûrier-platane ombrageant nos repas d'été, ou encore les aigles qui de temps en temps quittaient les Concluses pour venir nous interpeller, qu'on guettait aux quatre coins du ciel. Une terre aux teintes rougeoyantes, âpre et peu fertile, bourrée de cailloux, aux senteurs de thym, de romarin, de lavande et de sariette. On établissait des repaires secrets dans les bois ; on y chassait girolles, chanterelles et pieds de mouton. Le chant du rossignol, puis celui des cigales, donnaient le signal de l'été. On retrouvait copains et copines pour aller nager dans la Cèze, à Montclus, Saint-André, la Vernède, Cazernau ; on sautait dans son eau claire depuis les rochers à l'Île bleue et à l'Aiguille. Depuis notre tente plantée dans le jardin toutes les grandes vacances, on écoutait le remue-ménage des sangliers dans les sous-bois, et les stridulations des grillons nous berçaient. Les jours de mistral, depuis le plateau de Méjannes, on admirait au loin la ligne des Cévennes et la silhouette du Mont Ventoux.

Cette année, en mars, Pa et Ma ont quitté le Mas de l'Aiglière. Cette bâtisse à demi en ruine qu'ils auront patiemment rebâti, pendant plus de quinze ans - alliant leurs talents et sensibilités de danseuse et de photographe - et transformé en une splendide maison de famille... Finalement devenue trop grande, difficile à entretenir, et un peu trop loin de la ville. Les voilà désormais vers Bergerac, plus près de Lloyd dans le Périgord vert, et de nous en Béarn. Pour la première fois, cet été, on n'a pas mangé sur la grande table verte en bois massif, construite par Pa, sur la terrasse ; pour la première fois, cet hiver, on n'y fêtera pas Noël. La vie nous a mené.es vers les terres plus vertes et plus humides du sud-ouest, un peu moins malmenées par les sécheresses et les canicules. Des terres où ne chantent pas (encore) les cigales.

C'est grâce à Pa et Ma que Mayuan et moi sommes en mesure de nous lancer dans ce projet de maison. Sans elleux, et leur générosité, nous n'aurions tout simplement pas les moyens d'acheter le terrain de Miramon, et d'y construire quoi que ce soit. Et c'est la vente du Mas de l'Aiglière à une autre famille qui a rendu cela possible. Cette maison, et tout l'amour, le courage et le labeur qui imprègnent encore ses murs et l'ont rendue possible, et tous les souvenirs qu'on y a tissés, les pleurs et les éclats de rire, les fêtes et les querelles, et la bienveillance des habitants humains, oiseaux, arbres, insectes, fleurs et champignons de cette colline - c'est une partie de toute cette énergie, de tous ces liens et de tout cet amour qui s'est mystérieusement transmutée pour permettre à d'autres aventures de commencer - pour Lloyd et Amandine, avec la Ferme des Asphodèles ; pour Pa et Ma dans leur nouvelle maison ; et pour nous, ici à Miramon. D'une colline à l'autre, début d'un nouveau cycle.

Miramon, 9 novembre 2025

Miramon, 2025