De retour d'Ariège

De retour d'Ariège

Bon, cette fois on dirait que ça y est, on est fixé.es : on part sur de la paille porteuse comme système constructif pour la maison !

Évidemment, il était assez prévisible que cette formation que nous venons de suivre sur 4,5 jours en Ariège, avec la SCOP Mieux Vivre Habitation (MVH), nous conforterait dans cette idée : on pourrait se dire que des personnes assurant une formation sur ce système constructif seraient convaincues de son utilité, et que leur enthousiasme serait contagieux.

D'un autre côté, de pouvoir se renseigner à fond sur les limites d'une telle technique, et même en faire l'expérience concrète et mains-dans-la-paille - par la construction d'un module de démonstration - aurait aussi pu nous orienter vers d'autres solutions...

On va tenter de résumer les apprentissages qui nous ont rassuré.es, ou conforté.es dans notre cheminement. Mais avant tout, quelques mots sur la formation elle-même.

À la rencontre des expert.es

Le centre de formation de Mieux Vivre Habitation se situe dans un magnifique coin d'Ariège : quelques bâtiments lovés dans le coude d'une petite route pentue ; tout autour, à perte de vue, une splendide forêt, bruissante d'oiseaux. Dès l'arrivée, on est dans le bain - un petit bâtiment multicolore d'environ 10m² à toit monopente se tient à l'entrée du parking, recouvert de différents enduits, posé sur des fondations en pneus. Il faut s'approcher de plus près et faire le tour pour voir quelques brins de paille qui dépassent de sous le gobetis, et les balots depuis l'intérieur. C'est un module servant de support pour certaines formations en écoconstruction dispensées ici : enduits terre, enduits chaux vive, tadelakt...

Passées les toilettes sèches, on entre dans le bâtiment où se déroulent les séances théoriques. Dès l'entrée, le confort inimitable - et si difficile à décrire - d'un bâtiment terre-paille. Quelle que soit la température ou l'humidité extérieure, on s'y sent bien : atmosphère chaleureuse de la terre qui compose la dalle et les enduits des murs - ornées de belles courbures aux formes végétales. Charpente apparente, grandes baies ouvrant sur le soleil et la forêt...

MVH propose des formations en écoconstruction depuis 7 ans, visant à populariser différentes techniques permettant d'allier efficacité énergétique, l'utilisation de matériaux locaux et biosourcés, et la valorisation de savoirs-faire artisanaux transmis depuis des générations. Depuis 2015, les associé.es proposent aussi leurs services sur différents chantiers de rénovation et de construction écologique, de la conception à l'exécution, en passant par l'encadrement. L'un d'elleux, Vital Bies, est un maçon spécialiste reconnu des poêles de masse.

Cerise sur le gâteau : iels proposent des tarifs dégressifs, adaptés aux moyens de chacun.e, qu'on dispose ou non de financements par son organisme financeur (MVH est certifié Qualiopi), notamment des tarifs réduits pour les personnes bénéficiaires des minima sociaux.

Autant dire que cet été, lorsqu'on est tombé.es sur leur site en cherchant à mieux se renseigner sur la paille porteuse, on s'est dit qu'on ne pouvait pas laisser passer l'occasion... Même si l'aventure s'annonçait sportive, vu qu'il serait impossible pour nous d'être véhiculé.es, et qu'il n'y a pas le début de l'ombre d'un arrêt de bus dans les environs. On se préparait déjà psychologiquement à devoir venir en stop depuis Cazères, et à rater la première matinée de formation ! Heureusement, tout le monde s'est mobilisé pour soutenir ces deux pauvres piétons : covoit le premier jour avec notre co-stagiaire Sarah, arrangé par l'équipe ; et pour les aller-retours quotidiens depuis notre lieu d'hébergement, à 6km - chez Bertrand et Séverine de Bambou Créations, un autre super lieu de formation - on a pu combiner l'utilisation de VTT gentiment loués à prix modique par nos hôtes, le covoit par temps de pluie avec Laurent, autre gentil co-stagiaire, et la marche à pied en amoureux.ses à travers bois. Ramassage de délicieuses châtaignes en prime pour le dîner :heart:

Car oui, à part le transport et l'hébergement, il faut aussi être autonome niveau repas. Sachant que l'épicerie la plus proche est à 5 km de MVH, et qu'il y a un joli dénivellé ! Sans voiture, c'est un peu gratiné. (À noter : on a appris, un peu tard, qu'une location de caravane aurait pu s'organiser directement sur le lieu de formation... Mais on ne regrette rien)

Voilà pour le contexte... et cette formation, alors ?! On va y venir ! Mais d'abord, qu'est-ce que la paille porteuse ? (spoiler : il ne s'agit pas d'une méga-paille écolo pour boire son Coca) Petit détour technique pour celleux qui se posent la question...

La paille dans tous ses états

La paille utile à la construction peut être issue de différentes sortes de céréales - blé, triticale, seigle, orge, riz, etc. D'autres pailles végétales, notamment de chanvre (chènevotte), de lavande, de lin ou de tournesol s'emploient aussi.

Comme le rappelle Luc Floissac dans son livre La construction en paille, (voir notre article biblio) la paille est un excellent matériau isolant : il est très performant thermiquement, peu cher, sain, modulable, inappétent pour les insectes ou les rongeurs, et très résistant au feu (lorsque bien tassé) ; il a aussi un superbe bilan social et environnemental, puisque c'est une ressource renouvelable, que son emploi dans le bâtiment permet de stocker beaucoup de carbone, et qu'il est un sous-produit de la production de céréales - par conséquent, cela ne fait pas concurrence à la production alimentaire, et sa commercialisation apporte même un complément de revenus appréciable aux agriculteurs. Enfin, tant qu'on le garde à l'abri de toute humidité, c'est aussi un matériau tout à fait durable : des bâtiments âgés de centaines d'années en attestent de par le monde, souvent construits avec des mélanges de terre et de paille (par exemple avec des remplissages de torchis). Rappelons que près de la moitié de la population humaine vit dans des bâtiments en matériaux écosourcés de ce type, et que le béton n'a commencé à dominer le secteur du bâtiment qu'après la seconde guerre mondiale.

Pas étonnant qu'on redécouvre donc (enfin) la paille, à l'heure de la crise écologique généralisée. Selon Floissac, « avec seulement 10% de la paille de blé, tous les logements construits chaque année pourraient être isolés en paille » (il se réfère peut-être à la paille et aux bâtiments français). Malheureusement, sans doute du fait des idées reçues et de l'inertie du secteur du bâtiment (sans même parler du poids politique des Lafarge-Holcim et autres fabriquants de ciment...), « on construit moins de 1/1000 des logements neufs en paille » (en 2012).

Une multitude de façons existent d'intégrer la paille au bâtiment, en rénovation comme en construction neuve. En gros, il y a deux types d'utilisation principales :

  1. sous formes de bottes. La paille de céréales est récoltée à la moissonneuse, et pressée à la foulée par une botteleuse ; ou
  2. en vrac. Cette paille est broyée, et utilisée soit en remplissage en vrac de caissons isolants, soit sous forme de "béton végétal" (issu d'un mélange de paille, d'eau, et de terre et/ou de chaux) qui peut s'utiliser en enduits sur des structures en bois (banchage) ou sous forme de panneaux préfabriqués.

Depuis qu'on a commencé à rêver de construire une maison, on s'intéresse surtout aux bottes... et pas juste parce qu'on aime faire pousser des légumes, et qu'il pleut pas mal dans le Béarn (blague !) : les bottes de paille ont l'avantage d'être faciles à trouver, d'une taille standardisée, et maniables - surtout les « petites » bottes (qui font en général 37cm de haut par 47cm de profondeur, pour une longueur d'environ 1 mètre) - ce qui facilite la conception et la pose.

Mais une question nous travaillait encore jusqu'à cette formation : les bottes, c'est bien beau, mais quelle technique utiliser pour en faire une maison ?

Quand on parle de construction paille autour de nous, les gens pensent en général qu'on veut faire :

  • de "l'ossature bois" - c'est-à-dire placer des bottes de paille entre des montants en bois qui « portent » la charpente ;
  • du "poteaux-poutres" - où une structure principale (avec des poteaux et des poutres, donc) porte la charpente, et où l'on vient remplir de paille une ossature secondaire ; ou encore,
  • de la "paille en caisson" : une structure (porteuse ou non) composée de caissons (souvent en bois) est remplie de paille, et généralement préfabriquée en atelier il n'y a plus qu'à l'assembler sur le site du chantier.

Ces méthodes sont les plus employées, y compris dans la construction des maisons de l'éco-lotissement Écopernic à côté duquel on vit, à Pau. Elles ont chacune leurs avantages. Cependant, aucune d'entre elles ne nous convient parfaitement... parce qu'elles nous paraissent trop coûteuses, car nécessitant un savoir-faire technique hors de notre portée (par exemple, pour fabriquer une structure poteaux-poutres, ou des caissons préfabriqués) ; et parce qu'elles utilisent beaucoup de bois, pas forcément très écologique (c'est notamment le cas des ossatures bois).

Notre tout petit budget et notre volonté d'autoconstruire notre maison nous a donc orienté.es vers un autre ensemble de techniques, moins courantes en France (mais bien connues à l'étranger) : la paille porteuse. Un bâtiment de ce type n'est pas structuré principalement par des montants, des poteaux ou des caissons en bois, mais par les murs en bottes de paille elles-mêmes (et leurs enduits), chaînés, sur lesquels vient se poser la charpente. La paille est donc à la fois structurelle et isolante. Ces techniques ont l'avantage d'être plus rapides à réaliser en autoconstruction, avec moins d'outillage, et demandent moins de bois (elles ont bien sûr leurs inconvénients). On s'y réfère souvent sous le terme « technique Nebraska », en référence à la région des Sand Hills au Nebraska (États-Unis) où, fin XIXe siècle, des paysans dépourvus de bois - mais équippés des premières presses agricoles - ont découvert l'utilité des bottes de paille pour construire des maisons.

Notre première rencontre avec la paille porteuse s'est faite par le biais de la maison de style « paillourte » : une maison ronde (en forme de yourte), construite en bottes de paille, surmontée d'une charpente dite « réciproque. » Nous y reviendrons peut-être dans d'autres articles de blog... Pour l'instant, on vous renvoie à l'excellent site de David Mercereau, qui a méticuleusement documenté la construction de sa propre paillourte, pour en savoir plus !

Malheureusement, lors de nos échanges avec la mairie et le service d'urbanisme de la belle commune de Lys, où l'on souhaite s'installer, on nous a fait clairement voir la couleur : tout dépôt de permis de construire pour un « bâtiment atypique » (c'est-à-dire, non rectangulaire) serait systématiquement refusé - de même que toute toiture un peu trop plate... Car il faut être raccord avec la fameuse Charte architecturale et paysagère des Pyrénées béarnaises, sur laquelle s'appuie la communauté de communes en lieu et place d'un plan local d'urbanisme (PLU). Bref, on a commencé à se demander si la paille porteuse resterait tout de même abordable pour nous, économiquement et techniquement, sur un bâtiment de forme rectangulaire.

Côté économique : on est encore en train de préparer notre budget... Côté technique : la formation à MVH nous a largement encouragé.es !

Venons-en donc à cette formation.

L'art de l'empilage de bottes

Notre formation était assurée par Julien Noury, qui a plus de 15 ans d'expérience dans la construction paille. Il est aussi l'un des auteurs des Règles professionnelles de construction en paille - l'ouvrage de référence en la matière, approuvé par les instances étatiques, auquel tout le monde se réfère dans le milieu - et surtout des Règles professionnelles de construction en paille porteuse... qui n'ont pas encore été publiées. En effet, l'ouvrage mentionné ci-dessus ne couvre que l'utilisation de la paille en tant que matériau de remplissage isolant (généralement, dans une ossature bois), mais rien du tout sur la paille porteuse. Ce qui explique dans une large mesure pourquoi il n'y a pas davantage de chantiers effectués selon cette technique en France : sans référentiel officiel, il est très compliqué pour les artisans de fournir une assurance décennale pour de tels chantiers, ce qui implique de trouver un bureau d'études.

Une première moitié du programme est du contenu théorique. Après avoir découvert en photo quelques exemples de bâtiments construits dans différents pays, on embraye direct sur les aspects techniques fondamentaux : comment bien sélectionner ses bottes (astuce : la longueur des fibres compte beaucoup), les stocker, et commencer à les empiler sur une dalle en se protégeant de l'humidité comme des termites... Les jours suivants, on voit aussi la construction des lisses basses et hautes, le dimensionnement et le calepinage des murs (c'est-à-dire l'organisation des bottes au sein des murs), ou encore la gestion de l'étanchéité à l'air et au vent. Bref, les points essentiels qui font la spécificité de cette technique.

Alors que les matinées sont dévolues à ces points théoriques, les après-midis se déroulent sur le terrain : sous un grand hangar du centre, on apprend à monter pas à pas un module de 10 m² en paille porteuse, toustes ensemble. Les lisses basses et hautes (c'est-à-dire les pièces de bois formant le chaînage des murs), ainsi que les précadres (dans lesquels on vient poser les portes et fenêtres) ont été préparés à l'avance pour gagner du temps. Il faut apprendre à y creuser des rainures pour les sangles qui viendront comprimer les bottes de haut en bas, puis commencer à monter les murs en taillant les bottes à la bonne longueur, ce qui est plutôt satisfaisant ! On a parfois du mal à ralentir le tempo, ce qui est pourtant nécessaire pour éviter trop de trous entre les bottes, ou des murs un peu trop ventrus... On voit aussi comment tester l'élasticité des bottes, afin de calculer leur coefficient de tassement. Et comment planter des broches en bambou dans un pan de mur, au persuadeur (cet énorme marteau de bois, meilleur ami des pailleux.ses). Enfin : vérifier, au mètre laser, que tous les murs sont bien d'aplomb... ce qui demande de resserrer les sangles qui font tout le tour du module, petit à petit, jusqu'à ce que tout soit à la bonne hauteur. Et puis sur le plan vertical, tailler la barbe aux murs au rotofil.

Là, normalement, on passerait à la pose de la charpente, puis à celle des enduits. Mais dommage, la formation touche à sa fin - alors après une petite photo-souvenir triomphale, on démonte tout ! En une heure et quelques. Comme qui dirait, "c'est plus vite mangé que fait..."

Quelques points qui nous ont marqué, parmi plein d'autres :

  • Toujours privilégier des bottes aux fibres plus longues
  • Avoir des échaffaudages autour des 4 murs, c'est beaucoup plus pratique !
  • Oublier les charpentes traditionnelles avec deux ou trois fermes. Pour de la paille porteuse, la toiture doit s'appuyer sur plein de fermettes qui répartissent le poids de façon homogène le long des murs.
  • Julien ne recommande pas l'usage de pieux (ou broches) traversant les bottes... sauf si on doit travailler en montant sur les murs (et dans les coins)
  • L'articulation des lisses et des précadres est cruciale...
  • ... de même que l'alignement parfait des lisses et des bottes entre elles. Ne pas aller trop vite !
  • Au-delà de 8m de long, un mur en paille porteuse en petites bottes doit être renforcé avec un mur de refend ou un poteau
  • Ne jamais forcer les bottes à rentrer dans le mur !
  • Les volets battants, c'est compliqué à installer sur des murs en paille...
  • Plutôt que de rallonger une botte en y ajoutant de la paille d'une autre botte, mieux vaut lui attacher une petite botte retaillée
  • La ventilation, c'est la vie.

Voir ici pour l'intégralité de nos notes ! Qui seront sans doute un peu mystérieuses aux non-initié.es, désolé.es...
Et ici pour des photos.