À la recherche d'un parapluie
Lundi 16 février. Lever 6h30, mal dormi. Le stress d'une grosse journée de voyage, un peu redoutée. Notre mission principale d'aujourd'hui : aller récupérer un parapluie... de 120 mètres-carrés.
Il est des journées comme ça qui semblent être comme des cellules imaginales, des images fractales du voyage plus grand qu'est la construction de cette maison, elle-même le reflet fractal du voyage que nous effectuons au cours de nos vies. Comme des aperçus concentrés, prismatiques, de ce que nous traversons, de ce à quoi nous faisons face, de ce qui nous meut. Aujourd'hui, ce parcours révélateur se matérialisera par cinq rencontres mémorables.
1. Michel
Le temps parfait pour chercher un parapluie : il pleut. Rien de neuf sous le ciel plombé du Périgord. Fin d'un court séjour chez mes parents, à l'occasion notamment d'une projection du documentaire de Mayuan. Dans la voiture en route pour notre premier RDV, la crainte sourde d'avoir à faire 500 kilomètres de route au volant d'un camion sous une pluie battante, et la traversée de zones inondées. Depuis quelques jours, entre les arbres balayés par la tempête Nils et les pluies torrentielles, qui font que rivières et fleuves partout sortent rageusement de leurs lits, se déplacer demande une certaine détermination.
8h20. Michel arrive sur l'aire de covoiturage, on monte, c'est parti. Il a gentiment accepté d'avancer son départ de chez lui d'une demi-heure pour qu'on puisse attraper un bus à l'ouest de Brive.
L'avant de son SUV, au pare-brise profilé, m'évoque un cockpit d'avion. Deux écrans ultra-modernes. Michel a une soixantaine d'années, le cheveu blanc et court, un accent franc-comptois. Il se rend à Besançon pour déménager un appartement pour son fils. Plutôt bourru, mais pas antipathique. Allure un peu triste et désabusée.
Peu de temps après notre départ, élément déclencheur : à la radio, la musique laisse place à une voix qui m'est étrangement familière, et que je ne tarde pas à reconnaître. Confirmation qui ne tarde pas à survenir, dans le jingle de l'émission : « L'heure des Pros, avec Pascal Praud, sur Europe 1. » Il a la gnaque ce matin, Pascal. Il exulte, eructe, rentre dans le lard : « L'extrême gauche casse, l'extrême gauche tue ! L'antifascisme est le véritable fascisme de notre temps ! » Pour moi qui n'étais pas branché sur l'actu ces derniers jours, le réveil est brutal. Un lundi matin qui commence bien. J'écoute avec une sorte de fascination ébahie, une curiosité clinique, LA nouvelle politique du moment commentée par l'une des voix les plus haineuses de la vague brune qui est en train de submerger le pays. C'est donc ça qui s'entend sur les autoroutes de France, ce matin.
Au bout de quelques minutes, Mayuan n'y tient plus, et demande à ce qu'on change de station, pour quelque chose de moins violent. Michel obtempère, mais bougonne : « Ce qui est violent, c'est qu'un jeune se fasse tabasser à mort pour ses idées. » Je sens un petit feu d'artifices de réponses me monter à la tête, toutes plus incisives les unes que les autres. Me retiens de rentrer dans un débat qui s'annonce stérile. Questionne Michel sur son parcours, sa vision du monde. « Ils nous mentent tous. Prenez les pyramides d'Égypte, par exemple : impossible qu'elles aient été construites à la main ! » En habitué des montagnes, il ne peut que constater le retrait rapide de la zone d'enneigement... mais en a marre de « toutes leurs histoires de CO2. » On file sous la pluie de la Transeuropéenne, ensemble dans notre petite cage de métal, séparés par un gouffre large de plusieurs années-lumière.
Il nous dépose à 9h35 à l'arrêt de bus, Centre Commercial Ouest, Brive-la-Gaillarde. Juste à temps pour qu'on attrape la Ligne 1 pour traverser la ville, et rejoindre le bureau de l'agence de location - si on l'avait manqué, on aurait dû attendre le prochain une bonne demi-heure. Pas négligeable du tout sur une grosse journée. On se dit salut d'un signe de main, et bonne continuation.
2. Benoît
12h. Notre gros camion s'engage sur l'allée menant au hagard où Benoît stocke son matos de couvreur. Pleine cambrousse du Périgord noir, forêts à perte de vue.
Benoît a la quarantaine, le cheveu court lui aussi, crâne qui se dégarnit. Énergique et souriant, allure un peu espiègle. C'est chez lui que nous récupérons notre parapluie – un échafaudage-parapluie, plus précisément, permettant de protéger environ 120m² de surface des intempéries. Pas donné du tout, mais on a sauté sur l'occasion quand on l'a trouvée sur Le Bon Coin : pour le montage des murs cet été, la pluie va être notre principal ennemi. Benoît nous explique le fonctionnement du machin, empilé sur des grandes étagères, et on découvre qu'on va devoir dénicher des échafaudages avec des tubes d'un entraxe de 1 mètre pour le mettre en place sur notre chantier, ce qui est « très rare ». Ainsi soit-il. On n'est pas à un défi près...
Et on n'a pas trop de ce camion de 16 mètres-cubes pour charger les pièces qui le composent. Deux tonnes de métal dans un ventre de deux tonnes de métal. Benoît nous prête main-forte, heureusement. La conversation va bon train. On parle d'arts martiaux chinois – il pratique le kung-fu, version Wing Chun. « Vous allez construire votre maison vous-mêmes ? Vous allez avoir tellement de galères ! J'ai une telle admiration pour les gens comme vous ! » À mesure que les lourdes échelles disparaissent dans le coffre, il se révèle. Benoît est en train de revendre tout son matériel de couvreur parce qu'il ne veut plus du monde de l'entreprise. Il veut donner du sens à sa vie. Nous demande si nous connaissons les grands centres bouddhistes aux environs. Il a croisé le moine-photographe Matthieu Ricard, « un homme profond, qui ne vous dit pas ce que vous avez envie d'entendre. » De toute évidence, une rencontre qui l'a marqué. Il évoque ses hésitations à envoyer son fils à l'école. Réfléchit à vendre sa maison et à partir faire le tour du monde avec sa famille. « Le plus difficile, c'est de trouver l'équilibre entre quête personnelle et vie familiale. Et je me sens assez seul avec ces questions. »
Une autre conversation dans laquelle n'a pas le temps de s'engager pleinement... On aura au moins eu celui de passer du vouvoiement au tutoiement. À contrecoeur, on se serre la main, et ciao.
3. Triton
15h. Retour à Bergerac, sept heures plus tard. On est très en retard sur le planning – la faute à Nils, qui a transformé notre itinéraire en course d'obstacles, à grands renforts de troncs d'arbres et de lignes électriques tombées sur la route. Le temps de manger un bout en vitesse, on passe à la deuxième phase du chargement du camion. Des choses plus légères cette fois-ci, en tout cas sur le plan physique, mais pas dénuées de poids : le bon vélo de Papa, qu'il n'a pas utilisé depuis peut-être vingt ans. Le banc de la terrasse de l'Aiglière, constellé de splendides motifs de lichens multicolores. Et surtout, des cagettes emplies de centaines de pots en plastique, pour la future pépinière de Mayuan – ramenées par Llo et Amandine d'une douloureuse vente aux enchères : celle d'un maraîcher qui a dû liquider son affaire, submergé de dettes.
Dans l'une de ces cagettes en état avancé de compostage, tout à coup, un mouvement lent. Des membres couleur vert pâle, tachetés de noir. Un lézard ? Jamais vu de lézard en hiver... et celui-ci a le dos orné d'une belle ligne orangée, de la tête à la queue. On le place dans une nouvelle cachette où on espère qu'il pourra continuer d'hiberner en paix. On apprendra plus tard qu'il s'agit d'un triton marbré. Espèce classée « vulnérable. » Dors bien, petit triton, et prends soin de toi.
4. David
17h. À l'approche de ce petit village de Gironde, les forêts périgourdines laissent peu à peu la place aux vignobles, qui se font omniprésents. Territoire viticole : Saint-Émilion.
David a refusé de nous donner son numéro de téléphone sur Le Bon Coin. « Actuellement j'ai des difficultés pour parler, vous comprendrez quand vous me verrez. » En effet : une valve en plastique est implantée sur sa gorge, et il doit appuyer dessus pour pouvoir s'exprimer. Cancer. Il vit dans un minuscule appartement sans lumière, donnant sur une rue bruyante. Avec son aide, et celle d'une vieille dame – sa mère ? – on effectue le troisième et dernier chargement : de nouvelles banquettes pour la Comtesse de Courtefesse, une tronçonneuse, et un taille-haies qui devrait nous être utile pour fignoler nos bottes de paille. Et puis on les débarrasse aussi d'un évier en inox et de deux bonnes tablettes de caravane, qui nous serviront sûrement. Le coffre commence à être sacrément rempli, mais ça passe. Sitôt le jeu de tétris achevé, la vieille dame s'empresse d'allumer une clope, d'un air jouissif.
David est ravi d'apprendre qu'on vit sur Pau, et encore plus qu'on est dans le quartier d'Ousse-des-bois. Il a lui-même passé 25 ans dans le Béarn, à travailler comme déménageur, et fréquentait le marché du Hameau le dimanche matin. Les montagnes lui manquent. « Le paysage d'ici, vraiment y'a rien à voir. » Bêtement, je dis qu'au moins c'est une terre de bons vins, Saint-Émilion. Tous deux s'esclaffent. « Ouais ! Sauf qu'on peut pas se les payer. » Et je repense à cette carte de France des zones les plus polluées par les pesticides : cette région est l'une des plus touchées de tout le pays (tout comme ce coin du Gard où j'ai grandi, d'ailleurs). Et je me demande si le cancer de David pourrait avoir quelque chose à voir avec ces zones viticoles alentours, au produit si inaccessible ?
Un au revoir, et on repart.
5. Garonne
18h30. La Réole. « Crue exceptionnelle » selon la description officielle. D'après les cartes en ligne, on devrait pouvoir traverser le fleuve, mais le doute subsiste – c'est l'une des zones les plus sinistrées de ces derniers jours. De nombreuses rues menant vers le centre-ville sont bloquées.
Le pont de la D9 est ouvert. Dans une lumière dorée de la fin du jour, on passe au-dessus d'une immensité acqueuse. De loin en loin, une maison qui émerge des flots. Un grand dragon liquide a tout englouti – la Garonne. Comme on passe sur le pont, ces farceurs de Meridian Brothers choisissent leur moment pour fredonner dans notre camion : « ¡No es tan malo, no es tan malo, todo está mejorando! » (Les choses ne vont pas si mal, et tout est en train de s'arranger)
Et crachant notre CO2, on trace vers Pau à travers les monocultures de pins des Landes. La nuit nous enveloppe sur la route rectiligne. Finalement, il n'aura pas plu tant que ça. Même pas eu besoin d’un parapluie !