Août : Promenons-nous dans le bois
Le mois d'août est passé comme une espèce de TGV en bois.
Ayant joué de la truelle et de la bétonnière et fini 90% de l'ouvrage de soutènement en juillet, nous avons saisi à deux mains nos outils de charpentier : équerres, ébauchoirs, marteaux, tronçonneuse, scie circulaire, scie égoïne, scie japonaise, serre-joints, et autres perceuses-visseuses.
Objectif : bâtir une dalle en bois, reposant sur nos fameux pieux d'acacia, qui soutiendra toute la maison. Temps estimé sur notre rétroplanning : un mois... on entendait à peine les ricanements de Sainte Écharde, patronne des charpentiers, moquant notre naïveté crasse.
Un aperçu du processus, en quelques étapes-clés, et en images !
Avec des durées estimées à la louche, pour celleux qui pourraient vouloir répliquer l'expérience.
1. Implantation des bords de la dalle
Comme on l'a évoqué dans un article précédent, nos pieux d'acacia sont entrés dans le sol de Miramon un peu comme ils voulaient, selon leur humeur, leur diamètre, et leur rencontre plus ou moins heureuse avec de gros cailloux sous-jacents. Du coup, leur alignement est loin d'être parfait, et certains sont plus penchés que d'autres ! On a néanmoins pu dessiner, à l'aide d'un cordeau, les quatre côtés de la dalle, bien parallèles et perpendiculaires, de sorte que ses quatre coins reposent fermement sur des pieux. Et à notre grand soulagement, le résultat n'était pas trop mauvais. Sur nos plans, la maison est censée faire 10,5 mètres de long (en comptant la véranda / serre bioclimatique) sur 7,2 mètres de large ; nos pieux ont décidé qu'elle ferait plutôt... 10,6 par 7,25 mètres !
Durée : 1 à 2 heures.
2. Assemblages porteuses / pieux
Il a ensuite fallu assembler nos poutres porteuses avec les pieux. Ces poutres sont six énormes bébés, mesurant chacune 9 mètres de long, section 10 par 28 centimètres, destinés à être posés dans la largeur de la maison (sens est-ouest) et à recevoir le solivage. Autant dire qu'on avait bien besoin d'être au moins trois voire quatre personnes pour en bouger une seule, en la traînant au sol avec des sangles ! Mais avant ça, encore fallait-il préparer des encoches dans les pieux pour les accueillir...!
- Tracés
On a commencé par dessiner sur les pieux, au laser, des traits correspondant au niveau de la face supérieure des porteuses, en prenant pour point de référence le haut du pieu le plus court (enfoncé un peu trop hardiment par la pelleteuse ce jour-là). Pas une partie de plaisir : lors de cette séance de dessin nocturne, on a pu constater que le laser à notre disposition perdait vraiment en précision au bout de quelques mètres, ce qui a nécessité qu'on le repositionne plusieurs fois (en gardant comme repères les traits précédents) afin de tout tracer... le plus nettement possible, malgré les bouts d'écorce, creux et bosses ornant chacun des troncs.
Durée : trois à quatre heures de chantier nocturne.
Ensuite, de jour, on a utilisé des cordeaux pour matérialiser par des traits au crayon l'implantation de chaque porteuse sur chacune des six rangées de pieux - en fonction de la position et de l'alignement plus ou moins branque desdits pieux, afin que chaque porteuse soit correctement soutenue. Le tout, de sorte à ce que les porteuses soient bien perpendiculaires aux bords est et ouest définis précédemment, bien sûr.
Puis on s'est servi d'une équerre et d'un niveau à bulle pour mesurer, depuis le trait de crayon en haut de chaque pieu, la profondeur qu'aurait chaque encoche, au niveau des faces supérieure et inférieure de chaque porteuse, d'après la section des poutres.
Durée : environ quatre à cinq heures.
- Encoches
Puis, à la scie circulaire ou à la tronçonneuse, on a réalisé plusieurs entailles dans chacun de nos 18 pieux, aussi horizontalement que possible, d'une profondeur correspondant aux mesures effectuées précédemment. Et de là, à l'ébauchoir (un gros ciseau à bois) et au marteau, on a pu creuser ces encoches, afin d'obtenir un résultat... aussi droit que possible, et dont la face intérieure soit à l'aplomb du trait de crayon réalisé avec le cordeau.
Ça a l'air simple dit comme ça, non ?... Fuyez, pauvres fous ! Ce fut notre première véritable rencontre avec le merveilleux bois d'acacia... un bois qu'on a choisi parce qu'il est imputrescible - et donc, vraiment très dur. Comme peuvent en témoigner toutes les belles âmes qui nous ont rejoint.es cet été pour faire de la sculpture sur bois, dans des positions pas forcément évidentes...
Durée : environ trois à quatre heures par pieu en moyenne ? Soit entre 50 et 75 heures au total.
- Assemblage temporaire
Une fois les encoches réalisées pour les trois pieux d'une même rangée, on a pu se mettre à plusieurs pour lever la poutre posée à proximité, la présenter dans les encoches, et avoir toutes sortes de délicieuses surprises - car le bois d'acacia a la fibre rebelle, et trouve toutes sortes de façons de contrecarrer nos plans. Ce qui nécessite de reposer la poutre, retravailler l'encoche, réessayer, rinse and repeat. Jusqu'au moment béni où ça rentre enfin, et où on peut commencer à faire l'ajustement au niveau à bulle et au serre-joint pour vérifier que c'est tout bien d'aplomb... mettre une ou deux vis temporaires... puis tailler des cales en bois de chêne pile à la bonne épaisseur s'il y a des interstices à combler (et Sainte Écharde, dans son infinie générosité, nous en fournit à foison).
Durée : environ deux à trois heures par porteuse, soit 12 à 18 heures au total.
- Joujou au laser
Une fois toutes les porteuses posées, vu le manque de précision lors de la coupe, nous avons voulu vérifier leur aplomb les unes par rapport aux autres. Selon deux charpentiers consultés, la marge de divergence acceptable était de 4 mm d'une porteuse à l'autre, et d'un centimètre d'un bout à l'autre de la dalle... Nous avons alors de nouveau dégainé un laser pour la vérification globale, qui nous a montré que les divergences étaient trop importantes. Alors on a fait davantage de cales (pour en monter certaines), ou d'incisions (pour les descendre)... mais les résultats lors d'une nouvelle vérif se sont avérés incompréhensibles ou contradictoires. C'est alors qu'en creusant un peu la chose, on a découvert que notre laser était en fait un peu détraqué ! On en a donc acheté un autre... et recommencé l'opération, en faisant des relevés systématiques entre tous les pieux. Cela nous a donné un tableau montrant les endroits sur lesquels travailler (voir l'aperçu ci-dessous).
Durée : environ six ou sept heures de relevés, calculs, et autres arrachages de cheveux
- Boulonnage final
Enfin, lorsque - incroyablement - une porteuse est à la fois parallèle au bord de la dalle (la première constitue la référence), rectiligne, de niveau, d'aplomb, et calée, il est temps de la boulonner ! On utilise une grosse perceuse équipée d'un foret de 18 mm pour forer un trou perpendiculaire à la poutre, qui traverse ladite poutre et le pieu d'acacia. Or, le bois d'acacia est joueur : il n'aime rien tant qu'attraper un forêt et le garder bien serré entre ses crocs, façon toutou taquin avec un frisbee. Ce qui est très pénible, et nécessite d'utiliser une clé à cliquet avec un bras de levier pour l'en extraire par rotation, avec moult difficulté - ou alors, de bien débourrer (avancer petit à petit en retirant régulièrement le foret) afin d'extraire le copeau avant qu'il ne bloque tout.
Le trou réalisé, on fait côté pieu une incision plate au foret Forstner, qui permettra de garder la rondelle bien plaquée au bois. On coupe à la meuleuse une tige filetée 18 mm pour qu'elle puisse traverser la poutre et le pieu + 3 mm de chaque côté (en essayant de ne pas endommager le filetage, ce qui arrive si souvent, oh si souvent...). Et enfin, enfin ! arrive l'instant tant attendu où l'on peut boulonner, avec une rondelle et un écrou de chaque côté, en serrant bien à la clé à molette. Et se dire que çui-là au moins, ben on y touchera plus !!
Durée : 30 minutes par pieu, soit environ 9 heures au total.
3. Pose des solives périphériques et centrale
Les porteuses sont en place et calées, youhou ! Mais on n'est pas au bout de nos efforts...
Il faut maintenant installer d'autres poutres importantes : les solives périphériques. Au nombre de trois, elles sont disposées perpendiculairement aux porteuses, chacune sur une rangée nord-sud de pieux (est, centre, ouest). Section : 10 par 18 cm. Petite variation sympathique : chacune est formée d'un assemblage entre deux poutres, placées dans la longueur l'une l'autre, afin de couvrir les 10,6 mètres de la longueur de la maison. On a donc pu apprendre à réaliser des coupes dites en sifflet (avec un trait diagonal) et en mi-bois (poutres assemblées dans leur épaisseur).
Par ailleurs, ces solives traversent à la fois les porteuses, mais aussi le haut des pieux d'acacia : elles se posent sur les porteuses (par le biais d'encoches de 4 cm de profondeur), et traversent les pieux, qui ont donc besoin d'être taillés pour les accueillir, tout comme on les a taillés dans l'autre sens pour recevoir les porteuses. À ceci près que cette fois-ci, la coupe peut se réaliser directement depuis le haut du pieu préalablement coupé à hauteur, ce qui est beaucoup plus facile, au lieu de faire ça depuis le côté. Et bien sûr on a d'abord réalisé l'implantation de ces solives au cordeau avant tout.
Bref - on a donc dû raccourcir les pieux, puis les tailler, et enfin on a posé ces solives, qu'on a assemblées entre elles, vissées aux porteuses (vis 8x220) et boulonnées aux pieux lorsque c'était faisable. Ouf...
Durée : environ 5 à 6 heures par solive, soit 15 à 18 heures au total.
4. Réalisation des liens de contreventement
Dès lors que les porteuses ont été finalisées, puis les solives périphériques et centrale au fur et à mesure, on s'est lancé.es dans une tâche dont on n'imaginait pas l'ampleur : la fabrication de liens de contreventement. Il s'agit de pièces posées en diagonale, et reliant les pieux aux porteuses ou aux solives périphérique/centrale, qui solidifient toute la structure - ce qui est particulièrement crucial, vu qu'on bâtit en zone sismique. Au niveau des poutres, l'assemblage est soit en mi-bois, soit plein (par le côté, ou par en-dessous). Et au niveau des pieux ? Il faut réaliser des encoches, qu'on appelle embrèvements, dans lesquelles vont venir se glisser les liens. On les fait généralement en donnant deux coups de scie circulaire dans l'acacia pour marquer le bord extérieur et le sol de l'encoche, puis on enlève la matière à l'ébauchoir.
C'est tout bête, hein ? Sauf que... ces fameuses encoches, il faut qu'elles soient réalisées avec une très grande précision afin que les liens viennent s'appuyer dedans proprement, en exerçant un maximum de contact surface contre surface (surtout au niveau du "nez" de la pièce). Et ce besoin de précision, couplé à la dureté du bois d'acacia dans lequel on doit tailler, fait que la réalisation d'un embrèvement qui "marche" est une opération incroyablement lente, méticuleuse, et souvent agaçante pour des novices comme nous - car il suffit souvent d'une bosse microscopique dans l'encoche pour que le bois ne rentre pas, ou qu'il se cale mal.
Dans le sens des porteuses (est-ouest), nous avons laborieusement réalisé, avec d'autres ami.es non-professionnel.les, 7 liens, en mi-bois, aux embrèvements d'une profondeur d'environ 6-7 cm ; notre ami charpentier Samuel, qui nous apprend la technique, en a réalisé un pour nous montrer, et un autre est réalisé par Greg, un autre charpentier ami. Dans le sens de la solive périphérique est, et centrale (le côté ouest est assez bas sur le sol, et n'a donc pas besoin de contreventement), un troisième ami charpentier, Mars en a produit 17 ! Il a plutôt misé sur des encoches moins profondes et des assemblages en bois plein, d'une grande finesse.
Une fois le lien réalisé et l'embrèvement taillé aussi parfaitement que possible, on boulonne le tout, en haut et en bas, avec les mêmes écrous, rondelles, et tiges filetées utilisées précédemment.
Durée : pour nous, environ 5 à 6 heures par lien, soit 35 à 42 heures au total ; et pour Samuel, Greg, ou Mars, environ deux à trois heures par lien, soit 38 à 57 heures au total.
5. Pose du solivage
Enfin, on va pouvoir se faire un peu plaisir ! Comme on peut voir, tout ce qui précède a demandé beaucoup de minutie et de micro-ajustements. Mais à présent il s'agit de passer à une phase bien plus satisfaisante, car donnant des résultats visibles et rapides.
En effet, entre les solives périphériques et centrale, nous pouvons maintenant poser des solives plus fines (6x18 cm, longueur : de 2,5 à 4 m). Leurs intervalles, variables et de l'ordre d'une quarantaine de centimètres, ont été calepinés par Valentin, le charpentier qui nous accompagne, en fonction des dimensions des plaques d'OSB qu'on viendra fixer par-dessus et par-dessous.
Le processus, pour une fois, est véritablement simple, répétitif, standardisé. On pose une solive sur la marque correspondante à même les porteuses (il y en a 16). Coupe de propreté si nécessaire à un bout et/ou à l'autre, afin que ses extrémités arrivent parfaitement où elles devraient. Encoches de 4 cm pour les faire s'encastrer sur les porteuses, à la scie circulaire puis à la scie japonaise. Lorsqu'une encoche centrale doit être réalisée : entailles à la scie circulaire, terminées à la scie japonaise, puis évidage au ciseau à bois et à la râpe.
Ensuite : on fait des petites chapelles (incisions plates) au foret Forstner là pour chaque vis (verticalement pour les extrémités, avec un angle de 30° pour les endroits où se touchent deux solives) ; pré-trous au foret à bois 6 mm ; puis vissage avec vis d'assemblage (8x220).
Résultat : en une bonne semaine, la dalle prend forme ! Et on commence à visualiser la surface au sol de notre maison.
Durée : environ 35 heures au total.
... et voilà ! Au total : entre 200 et 300 heures de travail, soit 30 à 40 journées de 7 heures. On n'était pas si loin du compte finalement, dans notre rétroplanning... sauf qu'on n'imaginait pas être aussi bien accompagné.es - et avoir même le luxe de se reposer de temps en temps !
Un immense merci à toustes les personnes incroyables qui sont venues nous prêter main-forte sur le chantier pendant ce mois intense (et le précédent) : nos charpentiers-amis, Greg, Mars, Samuel, et Valentin ; et nos copaines Amin, Vincent, Rainer, Marien, Louise, Agnès, Bruno, Nico, Joe, Yimin, Xiangdong, Treetree, et Joséphine, ainsi que Raphaël.
Et en particulier, merci aux poéte.sses anonymes pour leurs beaux messages, à jamais inscrits sur les poutres de Miramon !
Pour les prochaines étapes, il va s'agir de poser les entretoises (étrésillons) entre les solives, puis les plaques d'OSB, afin de réaliser des caissons - qu'on remplira ensuite d'isolant : de la ouate de cellulose. Spoiler : retour en force prévu des pieux d'acacia, toujours eux, et de leurs formes biscornues, dans notre processus... À suivre.


































